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Carnet de la Guinée, le quotidien des Conakrykas : Exactions, Insécurité sous un régime d’exception Envoyer
Analyses
Vendredi, 22 Janvier 2010 19:57

Le vécu du peuple guinéen n’est pas enviable. Aux innombrables manques, il faut ajouter le climat ambiant d’insécurité. Comme dans un no man’s land, les populations vivent sous un régime militaire d’exception qui rythme leur quotidien.

 

Elles subissent toutes sortes d’exactions sous le fallacieux prétexte de retrouver l’auteur de la tentative d’assassinat du président Moussa Dadis Camara. Et depuis le 3 décembre dernier, le règne des militaires s’est accentué dans la ville de Conakry qu’ils ont comme en quelque sorte conquis.

En ce jour de l’an, je m’étonnais que l’électricité soit inhabituellement au rendez-vous jusqu’à la mi-journée. Même dans un établissement hôtelier respectable de Conakry. Ce qui ne s’était pas produit depuis deux semaines que j’étais sur le sol guinéen. Même les réceptifs les plus huppés font désormais avec la coupure des groupes électrogènes qui les alimentent tous les jours à compter de 18 heures 30. Les responsables des réceptifs ont appris, avec la rareté des clients, donc un manque à gagner, à réduire substantiellement les dépenses. Toutefois, certaines charges fixes restent immuables.

Aussi, une rétrospective de la veille du jour de l’an renvoie à une année sombre, noircie par un quotidien des plus difficiles pour les populations. Les festivités et les réjouissances de fin d’année, malgré qu’une bonne partie de la capitale soit restée dans le noir, témoignent d’une volonté de procéder à cette rupture à laquelle appellent nombre de Guinéens qui, tels des résignés, ont voulu rompre, le temps d’une nuit, avec le quotidien de désolation.

Ni eau ni électricité

Les coupures de courant font partie du décor, depuis belle lurette. Comme résignées, ces populations, dans les différents quartiers, acceptent leur sort. Certaines se mettent à espérer en indiquant que « nous aurons le courant demain à minuit ». La distribution de l’énergie électrique obéit à une règle rotative dans les différents quartiers.Et même chez les couches aisées, la discrétion est de mise pour allumer les groupes électrogènes. Devant les domiciles dont les murs sont hérissés en barbelés, des vigiles montent la garde la nuit durant.

Pour protéger les propriétaires et leurs familles des regards envieux, mais aussi les mettre à l’abri des bandits qui peuvent débarquer à tout moment. En ville, le ronronnement des groupes électrogènes empeste l’atmosphère. Les riches veulent ainsi se protéger des regards envieux et, surtout, se mettre à l’abri des bandits qui peuvent débarquer à tout moment. En ville, le ronronnement des groupes électrogènes emplit l’atmosphère. Ces machines sont la seule possibilité offerte à ceux qui ont besoin de l’énergie électrique de pouvoir travailler.

Les populations qui n’hésitent pas à s’alimenter dans des restos de fortune à ciel ouvert, font avec. Les gargotes et autres « tangana » pullulent. Les trois repas quotidiens ne sont plus assurés dans nombre de foyers. Le tenancier d’un resto populaire de me confier que chacun se débrouille pour se nourrir. Et l’inflation est plus qu’exponentielle. Les liasses de billets du franc guinéen, partout exhibées, renvoient à la déconfiture d’une économie plus que mal en point.

Dans les cuvettes ou élévations des quartiers populeux de Conakry, le système D est érigé en règle. A Bambetto, Hamdallaye, Causa, Wanidara ou encore Kakimbo, les maisonnettes, souvent décloisonnées, sont bâties sur d’immenses esplanades recouvertes d’un paysage très vert. Là aussi, la recherche du liquide précieux mobilise quasiment tous les quartiers : fûts, gourdes, bouteilles... sont presque visibles partout devant des bornes fontaines, pour la constitution de réserves d’eau. De bonnes dames et des jeunes filles se tapent souvent des centaines de mètres à la recherche du vital liquide. Conakry, c’est aussi ces milliers de personnes qui, tous les matins, surgissent des différents quartiers pour enjamber l’axe autoroutier, à la recherche d’un quelconque moyen de locomotion qui les amènera au centre-ville ou au célèbre marché de Madina de Dixxinn. A l’aller comme au retour, le parcours est infernal. Et la permission accordée aux transporteurs de prendre quatre passagers au lieu de trois sur les banquettes arrière accentue l’inconfort. Ce sont d’incessantes courses-poursuites qui s’engagent chez les passagers pour une éventuelle place libérée à l’approche d’un éventuel « taxi-clando » qui ralentit.

Pour les mini-cars, impossible de dénombrer les passagers entassés à l’intérieur. Il est aussi quasiment impossible de trouver un taxi libre pour un déplacement. Il faut aussi conjuguer avec les inévitables embouteillages qui se dessinent surtout à l’approche des carrefours et ponts.

Fausse apparence

L’étranger qui débarque à Conakry est également très surpris par les deux extrêmes qui caractérisent le parc automobile. D’un côté, des véhicules flambants neufs, rutilants. Et de l’autre, de veilles guimbardes bonnes à la casse.

Le flux de véhicules convergeant au centre-ville tout comme le dynamisme du secteur de l’informel, du commerce, des affaires, offrent d’une ville très alerte et vivante. Seulement, il conviendra de renverser le cliché pour une lecture plus appropriée. « Tout ceci n’est qu’en apparence. Les gens font semblant de travailler et de vaquer à leurs besoins. Il s’agit juste de partir tôt pour rentrer tôt face à l’insécurité ambiante. Les affaires sont au ralenti depuis quelques mois », observe une consœur.

Conakry ressemble plutôt en un no man’s land. Ou encore à un territoire conquis où se promènent partout des hommes en uniforme. Armes et ceintures de munitions sont fièrement exhibées par ces hommes qui se confondent allègrement aux civils. Militaires, policiers et gendarmes sont partout et semblent prêts à dégainer ou à appuyer sur la gâchette.

Comme dans un far west, les hommes armés, en uniforme, règnent en maître. Jusque-là rien d’anormal pour un régime militaire. Mais leur surnombre et le climat de terreur et la psychose ont fini d’installer un climat d’exception. Un régime d’exception qui n’en est pas à ses derniers balbutiements. Tout chez les militaires fait craindre des risques d’escalade violente. Ce qui dicte probablement aux Conakrykas d’être sur le qui-vive, sur leurs gardes. « Des développements vont incontestablement s’opérer à la situation actuelle pour qu’on puisse sortir de l’ornière », analyse un fonctionnaire. La population est aussi dans l’expectative, impuissante et vulnérable. Elle fait désormais siennes certaines règles de précaution. Elle reste chez elle dès la tombée de la nuit. Les habitants de Conakry cohabitent néanmoins avec le « danger ».

Climat de terreur

Les hommes en tenue sont partout et empruntent souvent les mêmes moyens de transport. Ces mêmes hommes paradent en toute liberté, se fraient souvent le passage à bord de solides bolides. En tenue de combat, lunettes noires fumées sur les yeux, mitraillettes à la main, ils font partie du décor de Conakry.

Des tirs assourdissants déchirent souvent la nuit, obligeant les populations à se terrer davantage dans leurs domiciles. « De 3 h 30 à 4 heures, hier, on a entendu des tirs nourris dans mon quartier, à Hamdallaye. Je pensais qu’ils étaient annonciateurs de la mort du capitaine Moussa Dadis Camara, puisque le même procédé avait été utilisé lors de la disparition du président Lansana Conté. Il s’agissait en réalité d’un braquage contre un grand commerçant qui a été spolié de beaucoup de biens. Nous avons appris, le lendemain matin, qu’il n’a pas été tué », informe un agent de sécurité d’un hôtel. Et dire que cette exaction est du fait des forces dites de l’ordre.

Maîtres des rues de Conakry, ces forces de l’ordre sont mal perçues par les populations. Les Conakrykas, tout comme la plupart des Guinéens, les assimilent à des « escrocs qui profitent de la situation pour s’adonner à de basses besognes au lieu de protéger les populations ». « Toute cette soi-disant recherche effrénée de Toumba (NLDR : l’ex-aide de camp du capitaine Moussa Dadis Camara qui avait tiré le 3 décembre dernier sur le président) est un bon prétexte pour spolier les populations. Une armée doit être aux postes frontaliers et protéger l’intégrité du territoire national. Les populations font les frais de la situation et sont l’objet de toutes les exactions possibles », regrette cet enseignant Conakryka, la quarantaine largement sonnée.

Tous les jours, on rapporte des scènes de pillage, d’agressions du fait même des hommes censés représenter la loi. « Un homme d’affaire qui fait du change de devises, a vu récemment ses magasins dévalisés, nuitamment. La nouvelle alimente les débats », raconte anonymement un commerçant qui a pignon sur rue au marché Madina. Il ne faut pas chercher à lui faire dire plus. Ici, tout comme dans les autres marchés, la junte a nommé un administrateur militaire, seul habilité à accorder une autorisation à parler à la presse. Ces administrateurs sont en réalité des pions dans le dispositif de racket des commerçants mis en place par la junte dans les marchés.

Ayant déserté les casernes, les militaires et paramilitaires ont mis toute la ville sous leur coupe. L’insécurité a plus qu’empiré depuis la tentative, le 3 décembre, de l’assassinat du président Dadis. Les barrages sur les axes routiers de l’intérieur ont également été démultipliés. Et seule la population en fait les frais. Les récriminations des organisations des droits de l’homme ou des organisations syndicales n’y font rien. « Ces barrages ne sont dressés que pour soutirer des sous aux populations. En réalité, ils ne recherchent pas Toumba », déplore la célèbre secrétaire générale de la Confédération nationale des travailleurs de la Guinée (CNTG), Rabiatou Serah Diallo. Le Dr Thierno Madiou Sow, président de l’Organisation guinéenne de défense des droits de l’homme et du citoyen (OGDH), dénonce également le fait qu’une « dame revenant de la Mecque soit envoyée au camp Alpha Yaya. Elle y a été frappée, menacée et s’est vue délestée de tout son argent et des bijoux en or qu’elle avait. Son seul tort est de porter le même nom que la mère de Toumba Diakité : Fatoumata Diarraye Barry ». Un homme politique s’inscrit dans ce concert d’indignations sur les exactions quotidiennes des militaires : « de soi-disant féticheurs de Toumba ont été durement molestés, battus à mort et leur demeure détruite ».

La religion des populations est déjà faite sur les auteurs des violations : les hommes de loi. « A chaque fois que ces agresseurs sont malmenés par les populations, ce sont leurs frères d’armes qui viennent à leur rescousse, les libèrent. Ce qu’ils font, c’est repérer des hommes riches pour ensuite les attaquer à un moment opportun », explique un autre commerçant.

La tension est partout perceptible. Elle est même visible à l’aéroport de Conakry où l’atmosphère est très tendue. Là aussi, les militaires et gendarmes sont armés. La fouille des bagages à main des passagers est analysée par cet agent de sécurité par la nécessité de « laver l’affront fait à toute l’Afrique par le gosse (Toumba). Ce qu’il a fait est mal ». A SUIVRE

Dans notre édition de demain : Un an de présence du CNDD au pouvoir : le rêve se transforme en cauchemar

MOUVEMENT SYNDICAL GUINÉEN : Quand les épreuves forcent à l’unité

Le Mouvement syndical guinéen, à l’avant-garde du combat, ces dernières années, est tombé des nues face à la réalité de la junte au pouvoir. C’est ainsi qu’il s’est ressoudé, participant au mouvement des Forces vives tout en menaçant de se faire entendre dans les prochains jours si rien n’est fait pour remédier à la situation du travailleur.

Le mouvement syndical guinéen a appris à faire avec les « discours rassurants des militaires ». Il faut rappeler que les travailleurs avaient accueilli dans l’euphorie, les promesses de la junte amenée par Moussa Dadis Camara. D’où toute la prudence et l’appréciation du « déjà vu et entendu » de Rabiatou Serah Diallo, secrétaire générale de la Confédération nationale des travailleurs Guinéens (CNTG) au discours du président intérimaire Sékouba Konaté. Ce dernier promet une transition qui débouchera sur des élections démocratiques et un retour des militaires dans les casernes.

« Nous voulons des actes concrets, un discours rassembleur. Nous ne voulons pas rester dans l’incertitude et ne pouvons plus continuer comme ça. Le peuple souffre de cette situation intenable », martèle-t-elle.

Déplorant la situation du « très difficile du travailleur guinéen dont le pouvoir d’achat est à terre avec une inflation plus que galopante », la patronne de la CNTG tout comme ses autres camarades ont compris qu’il faut resserrer les rangs pour faire face. Aux différents manquements de la junte, le mouvement syndical a conjugué avec le refus pour constituer avec d’autres forces politiques et de la société civile, les Forces vives, dès février 2009. « C’est dans nos locaux, ici même, que nous avons créé les Forces vives. Nous revendiquons depuis 2003, mais rien de concret n’a été obtenu par les travailleurs. Il y a eu le mémorandum de 2003, des semblants de négociations l’année suivante. Nous sommes montés d’un cran en lançant un mot d’ordre de grève d’avertissement en novembre 2005 pour voir si les travailleurs, du reste très fatigués, allaient souscrire à notre démarche et appuyer notre plate-forme revendicative. La grève a été un succès réel. En 2006, l’Union générale des travailleurs de la Guinée (UGTG) nous a rejoint. Elle sera bientôt rejointe par l’Organisation des travailleurs libres. Les différentes centrales syndicales ont mené ensemble le combat pour parvenir aux accords de 2007. Nous avons encore élargi nos bases en 2009 pour regrouper toutes les huit centrales syndicales », explique Mme Diallo.

Conscient des enjeux et de la nécessité de faire bloc, le Mouvement social guinéen sera porté sur les fonts baptismaux. Il réunit, outre les huit centrales syndicales, la société civile et le patronat guinéen.

Dans un pays où le taux de chômage est très élevé (il n’y a pas de statistiques réelles) le salaire minimum interprofessionnel garanti (Smig) inexistant, Rabiatou Serah Diallo est d’avis qu’il faut continuer la « lutte pour s’en sortir ». Elle annonce même un « mot d’ordre dans les prochains jours (pour ce mois de janvier) ».

Flanquée d’un lieutenant comme garde du corps ou aide de camp, la dame évoque la situation sécuritaire en fustigeant la place des militaires. « L’armée est aujourd’hui juge et partie. Pire, elle se livre à une chasse aux sorcières pour retrouver Toumba et ce sont les populations qui subissent ses exactions », dénonce Mme Diallo.

« Nous étions parvenus à des accords en 2006-07, notamment sur la révision des Conventions du secteur minier. Ces accords n’ont jamais été respectés. Avec l’arrivée de la junte, nous avons assisté à des détournements et à une corruption effrénée qui ont fini d’avoir un impact très négatif sur la vie du travailleur guinéen et de sa famille. La réalité est que le travailleur ne peut se vêtir, nourrir ou soigner correctement sa famille. La situation de ce travailleur a donc empiré avec la junte. Les changements n’ont donc pas eu les effets attendus », regrette encore la SG de la CNTG.

Le chef de famille aurait même perdu de son statut, eu égard au fait qu’il n’assure pas le minimum, soutient-elle. « On est le chef d’une famille quand on subvient aux besoins de celle-ci. Beaucoup de ménages se sont cassés. Il n’y a plus de respect à l’endroit des parents, encore moins d’encadrement pour les enfants dont certains tombent dans le piège de la délinquance », constate-t-elle.

Le marché de l’emploi est aussi très fermé en Guinée. Nombre de jeunes diplômés se réorientent dans d’autres secteurs pour trouver un emploi. « Il n’est pas du tout facile pour un jeune de trouver un emploi ici. C’est pourquoi, certains se livrent à la délinquance, à la drogue ou à la vente d’armes. Beaucoup de diplômés se reconvertissent dans le commerce. Comment est-il possible par exemple de voir un magistrat contractuel comme c’est le cas dans ce pays », s’interroge-t-elle encore.

Pour les travailleurs, la situation est complexe dans tous les secteurs de la vie guinéenne. La sortie de crise se fera, selon Rabiatou Serah Diallo, avec la mise en place d’une « nouvelle autorité en place, un gouvernement d’union national. Il y a aussi une urgence d’une refonte de la loi fondamentale suspendue avec l’arrivée de la junte. Il faut aussi promouvoir le dialogue puisqu’il y a une plaie très profonde ».

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